“Tu es…”

Dans “Tu es…”, le troisième épisode des “Aventures de Theodóra”, faites connaissance avec la riante et sage Brynja et découvrez comment Theodóra surmonte sa peur et arrive à être elle-même.

Theodóra est une charmante petite poupée en tricot créée par Hélène Magnússon. Elle prend vie sous la plume de l’écrivain Harpa Jonsdóttir. Au fil des magazines, nous découvrons ses amis et sa famille et sa garde-robe s’enrichit de nouveaux vêtements et accessoires. Hélène montre à Harpa les nouveaux modèles et Harpa invente une histoire.  Hélène et Harpa ne se concertent pas et ainsi personne ne sait ce qui arrivera par la suite! La poupée comme « Les aventures de Theodóra » sont inspirées par le poème de Theodóra Thóroddsen, « Tíu litlar ljúflingsmeyjar » (Dix charmantes petites demoiselles). 

Vous trouverez tous les modèles des poupées et vêtements ici. Le modèle de la poupée est le même pour Brynja et Theodóra, seules les couleurs changent. Brynja porte l’Ensemble poupée Brynja. La couverture fait partie de Le chat islandais de Noël dévorera-t-il Theodóra? Theodóra porte un pull de l’Ensemble lopi de Henrietta, et une jupe et des chaussettes du Costume traditionnel. Au loin, on aperçoit les chiens Smali et Vík.

   

Les aventures de Theodóra
Troisième épisode: "Tu es..."

Les premières lignes du poème de Theodóra Thóroddsen vont ainsi:

Átta litlar ljúflingsmeyjar loftskip sáu tvö. 
Ein þeirra varð uppnumin og þá voru eftir sjö. 

Huit charmantes petites demoiselles ont vu deux montgolfières,
L’une d’entre elle en fut envoûtée et il n’en resta plus que sept.

 

Dans "Tu es..." découvrez comment Theodóra apprend à surmonter sa peur et à être elle-même.

 

 

***

Le soleil couchant réchauffe les rues de Reykjavík lorsque Theodóra s’extirpe de la voiture,  toute rouillée et ensommeillée après presque six heures de voyage. Son père sort les bagages du coffre tandis que sa mère court devant pour ouvrir la maison. «  Tout va bien » crie-t-elle «  Quelques mouches mortes dans les fenêtres et ça sent le renfermé, mais sinon ça va. »

Sa mère s’était un peu inquiétée. Garder un appartement dans la capitale coûte cher et ces derniers temps ils l’avaient loué, à la semaine. Theodóra n’aimait pas trop l’idée de savoir que des étrangers habitaient dans leur petit chez soi. Mais c’était comme ça, ce sont des temps difficiles, cette crise, dont les grandes personnes ne semblent jamais lassées de parler, et les choses changent.

Theodóra monte lentement les marches de l’escalier et jette un œil par la fenêtre de la cuisine à l’étage en bas. Rien à y voir, à part le bol en céramique colorée de Brynja. Il n’y a personne dans l’appartement du dessous, Theodóra le sait bien. Brynja et sa famille rentreront de Blackpool cette nuit.

            Le lendemain matin, un coup frappé à la porte de sa chambre réveille Theodóra. Elle a à peine le temps de grommeler « Entrez » que Brynja se rue dans la pièce en riant: « Descends, j’ai fait des crêpes ! » 

Theodóra sort de son lit en chancelant et embrasse Brynja. « Si tôt, il n’est que sept heures et demie. Tu n’es pas fatiguée après l’avion ? »

« Bien sûr que non, j’ai dormi pendant tout le trajet et je me suis juste réveillée pour traverser l’aéroport. Allez viens maintenant, je vais te montrer ma coupe ! »

Theodóra a quand même le droit de passer aux toilettes avant de suivre Brynja en bas. L’odeur des crêpes et du bacon leur chatouille les narines et Theodóra sent combien elle a faim.

Au milieu de la cuisine trône un énorme trophée argenté décoré d’un couple élégant de danseurs, dans lequel est assise Guðrún, la poupée de Brynja. C’est comme si elle gloussait de joie à l’idée d’être le centre d’attention de tous dans cette coupe brillant de tous feux.

« Ouah, il est grand celui-là, félicitations Brynja ! » Theodóra admire la coupe. «  Oui, Jón, mon partenaire tu sais, et moi, nous avons eu la médaille d’argent dans les danses latines, tout va bien. N’est-ce pas ma petite Guðrún que tout va bien maintenant ? » Brynja joue avec les tresses de la poupée tout en s’asseyant.

La matinée passe vite. Les parents de Theodóra font le ménage et tondent la pelouse, mais les deux amies ne pensent pas une seconde à les aider. Elles déballent leurs affaires, papotent, regardent des photos et s’amusent.

« Et si on allait au centre ?  Ca te dirait de pique-niquer au parc près du lac ? »  demande Brynja. « J’ai eu une couverture pour mon anniversaire mais je ne l’ai encore jamais utilisée car je devais m’entraîner pour la compétition. » ajoute-t-elle en regardant Theodóra et en espérant qu’elle dise oui.

« Il ne fait un peu froid pour un pique-nique ? » répond Theodóra dubitative en regardant par la fenêtre le ciel chargé.

« C’est encore mieux. Tu as ton lopapeysa n’est-ce pas ? Un bon pull en laine, des chaussettes et des pantalons bien chauds, on n’aura sûrement pas froid. On prend du jus de fruit et le reste des crêpes avec nous, allez, fais ça... » susurre Brynja. 

« Bon d’accord. » Theodóra se laisse convaincre, parfois c’est mieux de laisser Brynja décider. C’est drôle aussi d’aller au centre avec Brynja, elle connaît plein d’endroits amusants et il se passe toujours quelque chose d’inattendu quand on est avec elle.

Elles préparent le pique-nique, des bouteilles d’eau et Brynja roule sa couverture. Theodóra court en haut se changer et demander la permission à ses parents. Lorsqu’elle redescend, Brynja se tient dans l’encoignure de la porte, fin prête, le sac rempli, la couverture par-dessus et Guðrún au milieu. Theodóra hésite. Est-ce que Brynja va emmener sa poupée ? Theodóra n’aime pas trop ça. Même si sa poupée Steinunn occupe toujours une place de choix sur son lit, cela fait longtemps qu’elle a arrêté de jouer avec et elle n’a pas envie de se montrer au centre avec un jouet pour les bébés.

Peut-être dans son village ça irait encore, mais pas ici à la ville.

« Dis voir, Brynja, on doit vraiment prendre cette poupée avec nous ? » demande Theodóra en époussetant une peluche invisible sur son pull blanc.

« J’ai envie de l’emmener, il y a un problème? » répond Brynja en nouant ses cheveux noirs.

« Non, non » marmonne Theodóra. Autant elle trouve idiot d’emmener Guðrún, autant elle trouve encore plus idiot de l’avouer à Brynja.

Il n’y a pas grand monde sur la rue commerçante principale, Laugarvegur, et le parc est vide. Elles installent leur pique-nique dans un petit coin abrité. Il fait assez froid alors elles jouent à se poursuivre et au loup pour se tenir au chaud. Leurs joues sont toutes rouges lorsqu’elles s’assoient sur la couverture pour le goûter. Guðrún est assise entre elles et Theodóra essaie de l’ignorer. Elle a pourtant toujours l’impression idiote que la poupée la regarde par en-dessous avec ses grands yeux. Mais lorsqu’elle la regarde fixement, la poupée est juste assise là avec son grand sourire figé.

Les amies ont beaucoup de choses à se raconter. Theodóra parle à Brynja de sa nouvelle amie Olivia, des autres enfants et Brynja lui dit tout sur son partenaire de danse, les répétitions incessantes, la compétition à Blackpool, les bons amis, les participants ennuyeux, les juges pompeux et les parents hostiles. « Tu ne sais pas quoi, une des mères m’a traitée de petit fantôme, juste parce que j’étais un peu pâle ! Encore heureux que  le maquillage et les crèmes auto-bronzantes ne soient pas permis dans ma tranche d’âge. » Brynja frissonne.

« Cela t’a fait de la peine ? » demande Theodóra en regardant son amie avec de grands yeux. Il ne lui serait jamais venu à l’idée que le monde de la danse de salon, dans lequel son amie évoluait et qu’elle admirait de loin, pouvait être aussi dur.

Brynja réfléchit. « Non, pas vraiment » répond-elle enfin. « J’étais encore plus déterminée à gagner. Cela m’est égal ce que les autres pensent. On se moque souvent de moi à cause de la danse et de Jón encore plus. Mais je m’en fiche. On n’oserait jamais faire quoi que ce soit, si on se préoccupait tout le temps de l’opinion des autres. »

Theodóra acquiesce de la tête en jetant un regard penaud à la poupée. Elles se taisent un moment et regardent le lac. Deux avions s’apprêtent à atterrir, l’un après l’autre. Le dernier vole incroyablement bas, trouvent-elles, juste au-dessus des mouettes qui semblent n’y prêter pourtant aucune attention. 

Theodóra s’allonge sur la couverture et ferme les yeux. Elle écoute le vent dans les arbres et le bourdonnement de la ville. Mais le repos ne dure pas.

« Theodóra, regarde !» Brynja pointe un doigt enthousiaste vers un grand bus avec des publicités criardes qui s’est arrêté au bord du parc, près de Hljómskálinn, le Pavillon à Musique octogonal. « Qu’est-ce que je suis censée regarder ? » demande Theodóra. Les bus ne l’intéressent pas plus qu’ils n’intéressent  Brynja, qu’elle sache. 

« Viens ! »  Brynja saute sur ses pieds, range le sac à pique-nique et plie la couverture. Theodóra n’a même pas le temps de se demander ce qui se passe que les voilà qui franchissent la pelouse à toute allure en direction du Pavillon à Musique.

Lorsqu’elle arrivent au Pavillon, des appareils sont déchargés du bus et une ribambelle de filles de leur âge en descendent.

Brynja se précipite sur un homme barbu.

« Tu es venue ma petite Brynja! Et voici probablement ton amie, le rossignol. » Il tend la main à Theodóra. « Bonjour et sois la bienvenue. Tu suis les autres filles, on vous attend à l’intérieur. » Puis il s’en va.

Theodóra le regarde éberluée « De quoi parle-t-il ? » souffle-t-elle à Brynja. 

« Il enregistre une émission pour la télévision. Et il a besoin de filles pour chanter. Je l’ai rencontré à Blackpool, il faisait un reportage sur les participants islandais. Je lui ai parlé de toi. Tu chantes tellement bien, tu connais les notes et tout ! »

« Oui, mais je ne sais même pas de quel chant il s’agit ! » proteste Theodóra.

« Les autres ne le savent pas non plus. Vous commencerez par l’apprendre. », répond Brynja rassurante.

« Oui mais Brynja, je ne suis pas prête! Et tu as vu les autres filles, elles sont toutes bien habillées pour l’occasion, moi j’ai de l’herbe dans les cheveux et je ne suis même pas peignée... » Theodóra est au bord des larmes.

« Pardon Theodóra. J’ai demandé la permission à tes parents mais j’aurais dû t’en parler. » Brynja prend Theodóra par les épaules. « Je voulais te faire une surprise. Peut-être que ce n’était pas une bonne idée. » Brynja se penche vers son sac et en sort la poupée. « Tu peux le faire Theodóra. Ne laisse personne te démonter. Sois juste un  petit fantôme ».

« Un quoi ? » s’étonne Theodóra.

« Un petit fantôme. Tu sais. Celui qui n’est peut-être pas aussi bien que les autres mais qui gagne à la fin. » Brynja lui tend la poupée. « Je te prête Guðrún. Je sais que tu ne l’aimes pas beaucoup mais elle m’a toujours porté chance. Depuis que j’ai commencé la compétition».

*

Theodóra, à contre-coeur, ne peut pourtant qu’accepter de prendre Guðrún. La poupée est étrangement tiède au toucher, presque chaude et c’est comme si, l’espace d’un instant, elle avait cligné de l’œil. « Mais cela ne se peut pas » songe  Theodóra, les poupées ne clignent pas des yeux. Theodóra s’avance doucement vers la porte avec Brynja à ses côtés. Quelqu’un lui demande son nom et Brynja tend un papier froissé. Comme au milieu d’un brouillard, Theodóra reconnaît la signature de son père. Elle essaie d’enlever l’herbe de son pull tandis qu’elle gravit lentement les marches. Les autres filles bien coiffées et sur leur trente-et-un la dépassent en riant. « C’est ridicule » pense Theodóra  en ralentissant encore le pas. « Tu es... » murmure-t-on à côté d’elle. « Tu es... »

« Quoi, Brynja, je suis quoi ? » demande-t-elle énervée.

« Mais, je n’ai rien dit. » réplique Brynja calmement. « Allez, espèce d’escargot, avance. »

« Tu es...tu es.. » Et voilà que cela recommence. Murmuré si bas qu’elle entend à peine mais pourtant si près qu’elle a l’impression que cela sort de sa propre bouche. Theodóra baisse les yeux vers la poupée. Aurait-elle encore cligné de l’œil ?

Les filles se tiennent au milieu de la salle et Theodóra rejoint le groupe, hésitante. Elles chantent pour chauffer leur voix et Theodóra se joint à elles, ça elle sait faire.

« Qui veut essayer le solo ?» demande le chef d’orchestre et presque toutes les filles lèvent la main.  Theodóra ne bouge pas d’un pouce. Elle ne veut surtout pas se faire remarquer. Mais une chaleur étrange s’insinue dans sa main gauche. La chaleur augmente et sa main se lève doucement. La main tient la poupée, la soulève bien haut et la secoue frénétiquement comme un drapeau. Theodóra entend des gloussements  autour d’elle. «  Avec une poupée... elle a cinq ans ou quoi... trop nulle... ». Les remarques se taisent dès que le conducteur appelle : « Toi, avec la poupée, viens ici. » Theodóra est comme pétrifiée et les moqueries reprennent. « Elle ?... Qui c’est celle-là? ...Avec son herbe dans les cheveux... » Mais au travers du bruit Theodóra entend « Tu es... tu es... tout ce que tu veux être. » Et elle sent comme elle est envahie par une chaleur intérieure. Theodóra se redresse et marche vers le chef d’orchestre. Elle va montrer à ces filles de quoi elle est capable, non mais !

*

Le chef d’orchestre se met en place et les filles entonnent le refrain. Theodóra tient fermement la poupée et se laisse enveloppée par la mélodie. « Nous chantons pour l’océan et le phoque étendu sur le sable... ». Le chef d’orchestre fait un signe et elle chante seule. « Je chante pour les enfants qui de l’océan rêvent, je chante pour la fille du pêcheur qui longtemps espère » sa voix est pure, les notes hautes cristallines et elle finit son solo sans la moindre hésitation. Les filles autour d’elles sourient. « Nous chantons pour l’océan... » reprennent-elles pour la caméra. Mais Theodóra ne chante que pour Brynja, assise par terre près du journaliste barbu et qui lui sourit de son plus radieux sourire.

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Tricoteuse d’Islande@Harpa Jónsdóttir 2011

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Harpa Jonsdóttir est écrivain. Elle a publié plusieurs ouvrages dont “Ferðin til Samiraka” (Le voyage pour Samiraka) qui a été primé meilleur livre pour enfants en 2002 en Islande. Elle est aussi tricoteuse et embellit ses tricots magnifiquement après les avoir feutrés. Ces deux centres d'intérêt apparemment sans rapport se conjuguent et se complètent au fil des journées d'Harpa. Pour savoir comment, lisez l’entretien avec Harpa, “Quand tricot et écriture s’emmêlent” dans le magazine 03 de Tricoteuse d’Islande.

Le blog de Harpa: harpaj.net