Le tricot traditionnel islandais

Le tricot islandais, c’est bien plus que le pull lopi bien connu mais qui n’est guère plus âgé que d’une cinquantaine d’années. Le tricot fait intimement partie de la culture islandaise.

Voici quelques notes sur le tricot traditionnel rassemblées par Hélène Magnússon.

woman knitting in iceland

Le tricot traditionnel islandais

Peuplée vers la fin du 9ème siècle essentiellement par des hors-la-loi ou des fugitifs norvégiens, l’Islande n’est cependant pas entrée en contact avec le tricot par l’intermédiaire de ses voisins scandinaves, mais de marchands anglais, allemands ou hollandais. Cela s’est passé au 16ème siècle et le tricot s’est littéralement répandu au travers de tout le pays.

La raison la plus évidente pour l'engouement immédiat des Islandais pour le tricot en est probablement la versatilité et la facilité comparé par exemple au lourd matériel et au travail hardi que représente le tissage sans parler de la place requise pour les métiers.

"un peuple entier tricote"

Une autre raison, toute aussi évidente, est l’abondance de matière première: la laine, fournie par les moutons islandais, une race d’Europe du nord qui est venue dans le pays en même temps que les hommes mais qui n’a presque jamais été en contact avec d’autres races et est donc restée quasiment pure jusqu’à aujourd’hui.

Un peuple entier s’est mis à tricoter: les hommes, les femmes, les enfants, tout le monde tricotait. Et tout le monde, même les plus jeunes, était censé tricoter une certaine quantité dans un certain laps de temps. Un vieux poème islandais nous donne  une bonne idée de l’attitude face au tricot et au travail d’une manière générale aux siècles passés:

Fyrst þú ert kominn á fjórða ár
fara áttu að vinna.
Það er að læra listir þrjár
lesa, prjóna og spinna.

Puisque tu as bientôt quatre ans
Il est temps de te mettre au travail
Les trois arts tu dois apprendre
Lire, filer et tricoter.

C’est peut-être un peu exagéré mais dès l’âge de huit ans, un enfant était censé tricoter au moins une paire de chaussettes par semaine.

Les circonstances dans lesquelles la tradition s’est développée pourraient en expliquer certains aspects. Lorsque le tricot est devenu populaire, l’Islande était déjà entrée dans ce qu’on appelle la Longue Nuit, une période sombre de son histoire qui a duré de la fin du 14ème jusqu’au milieu du 19ème siècle. Elle avait perdu son indépendance et était devenue une province danoise. Elle était isolée tant géographiquement qu’économiquement, certains diront abandonnée. Les conditions de vie étaient très difficiles et les récits de voyages en Islande à l’époque relatent des descriptions terrifiantes. L’Islande devant son existence à un très actif point chaud entre les plaques d’Amérique et d’Eurasie, le pays était régulièrement ravagé par des catastrophes naturelles comme des tremblements de terre, des éruptions volcaniques qui tuaient les animaux et engendraient famines et misères, pas seulement en Islande d’ailleurs, les cendres se répandant partout en Europe. On a du mal à imaginer comment les gens ont pu survivre certains des événements les plus dramatiques, mais vers le 18ème siècle, la population n’atteignait pas 40.000 habitants, ou je devrais dire plutôt 40.000 tricoteurs.

"la lecture rythmait la vitesse du tricot"

Les Islandais tricotaient autant qu’ils le pouvaient, tout le temps et partout; dans la pénombre des maisons en turf ou dehors en marchant. Dans les maisons, on tricotait dans la pièce principale, le baðstofa, où les familles se réunissaient autour du foyer, tout en écoutant une personne lire les psaumes ou les vieilles sagas. La lecture rythmait la vitesse du tricot. Les fenêtres étaient très petites et durant l’hiver, il fait nuit quasiment tout le temps. La lumière provenait essentiellement de petites lampes à huile (de poisson), ce qui faisait qu’on tricotait sans voir grand-chose. On tricotait presque exclusivement en rond sur de longues aiguilles à doubles pointes et parfois deux personnes tricotaient le même pull en rond à deux, en se faisant face. Le tricotage des chaussettes se faisait au début de l’automne: la laine était travaillée durant la journée et devait être tricotée le soir. C’était comme un concours de vitesse où il fallait lutter contre le sommeil afin de pouvoir finir les chaussettes dans les temps. Ce sont principalement les hommes qui tricotaient en marchant lorsqu’ils vaquaient à leurs occupations extérieures à la ferme. Ils tricotaient ainsi quatre à cinq paires de chaussettes par semaine.

"le tricot est très vite devenu une part importante des exportations islandaises"

La raison pour laquelle les gens tricotaient autant, en dehors de leurs besoins personnels, était que le tricot est très vite devenu une part important des exportations islandaises: en 1624, on dénombre par exemple 72.230 paires de chaussettes et 12.232 paires de moufles exportées. Tandis que l’économie de l’Islande était basée sur la pêche, le tricot constituait une monnaie d’échange contre des aliments, du matériel de pêche ou tout autre produit qui manquait terriblement dans l’île.

De tous les tricots qui ont été exportés, des milliers et milliers de pulls, gants, chaussettes ou simplement des pièces tricotées, aucun n’a survécu et on ne sait même pas à quoi ils ressemblaient. Ce n’est pas si surprenant, il s’agissait vraisemblablement de vêtements assez grossiers, unis, peut-être avec quelques rayures, qui étaient destinés aux classes ouvrières en Europe et qui étaient rapiécés, rapportes et recyclés au fur et à mesure qu’ils s’abîmaient. La demande pour ces tricots islandais vient probablement de la laine et de ses caractéristiques uniques: elle est très chaude et déperlante, tout en restant extrêmement légère.

"tout était tricoté"

Les tricots pour l’usage personnel étaient certainement plus raffinés. Tous les vêtements étaient tricotés, de la tête au pied: les chaussettes, les bas, les pantalons, les vestes, les bonnets (skotthúfa, bonnet à queue), les sous-vêtements, les bretelles, les châles, etc…  Le tricot était un substitut pour les tissus. Les oreillers étaient tricotés et aussi les tentes avec le tog, la fibre déperlante. On tricotait toujours en rond sur des aiguilles très fines, de moins de 1 mm de diamètre au 19ème siècle, et on feutrait le tricot ensuite pour plus de solidité et de chaleur. Pour tricoter un pull d’homme par exemple, il fallait commencer par monter 800 m…

Les vêtements étaient la plupart du temps tricotés en jersey endroit avec des bords en côtes et ils étaient modelés aux formes du corps. On ne sait pas trop quelles techniques étaient utilisées mais elles demandaient une extrême habileté sur de si petites aiguilles et devaient tenir compte du feutrage ultérieur. De ce point de vue là, les vestes des femmes très près du corps sont particulièrement fascinantes. On ne connaît pas grand-chose non plus du travail de jacquard aux siècles passés mais il existe plusieurs vieux manuscrits avec des motifs dont nous savons que certains étaient destinés au tricot.

"faire beaucoup avec peu"

A mon sens, ce qui caractérise le tricot islandais est l’excellence des techniques et l’attention aux détails. La compréhension de la laine et de ses possibilités, ainsi que l’utilisation de toutes ses ressources et couleurs naturelles,  est également un élément très important et nous sommes incapables aujourd’hui de reproduire les fils de l’époque. Une troisième caractéristique est la capacité à faire beaucoup avec peu: les islandais étaient pauvres. On ne trouve pas d’objets de luxe ou de chef d’œuvres tricotés par des maîtres. Plutôt, on trouve par exemple de petits accessoires, utilitaires mais magnifiques, comme des moufles délicatement rebrodées avec des petits bouts de laine ou des semelles de chaussures ornées de motifs colorés tricotés en jacquard intarsia, une tradition inconnue en dehors de l’Islande.

Il est surprenant en revanche, compte tenu de la riche tradition, que le représentant le plus proéminent du tricot islandais aujourd’hui soit le fameux pull lopi (lopapeysa) avec son motif rond autour du col car il n’a guère plus de 50 ans. Quant à la laine lopi, non filée, elle date des années 1900 lorsque des femmes “paresseuses” ont fait des expérimentations et tricoté la laine sans avoir pris le temps de la filer.

Au début du 20ème siècle, de grands changements sociaux ont eu lieu en Islande, à commencer par l’indépendance politique. Le progrès a révolutionné le pays probablement plus que partout ailleurs, par contraste avec les conditions de vie détestables transformées du tout au tout en juste quelques dizaines d’années. Le tricot main a alors décliné, les exportations ont ralenti puis ont complètement cessé, les hommes ont arrêtés de tricoter. Les femmes ont continué à tricoter de belle façon mais de plus en plus comme un loisir. Plus on avance dans le temps, plus les techniques se perdent, même si le tricot reste un élément culturel certain et est par exemple toujours enseigné à l’école.

Aujourd’hui, au début du 21ème siècle, il y a un regain d’intérêt pour le tricot. Probablement il n’avait jamais complètement disparu.

 

Sources principales :

Elsa E. Guðjónsson, Notes on knitting in Iceland, 7ème édition, Reykjavík,1990
Fríður Ólafsdóttir, Íslensk karlmannaföt 1740-1850, Reykjavík 1999
Hélène Magnússon, Le tricot jacquard islandaiscou le renouveau de la semelle tricotée islandaise, Reykjavík 2010 (édition originale 2006)
Jónas Jónasson, Íslenskir þjóðhættir, Reykjavík 1961